La retraite est-elle une exclusion ?

Frédéric Serrière, spécialiste de l’impact du vieillissement démographique sur l’entreprise, a présenté, avec beaucoup d’humour, un sondage sur la retraite effectué auprès des seniors. Sondage téléchargeable ici.

Il qualifie de « senior » toute personne dont l’âge est au moins égal à 50 ans. Leur total s’élève à 23,9 millions d’individus, soit 36% de la population, qui se répartissent de la façon suivante : 13,5 millions de 50 à 65 ans, 4,5 millions de 66 à 74 ans, 4 millions de 75 à 84 ans et 1,75 millions d’au moins 85 ans.

Une projection dans l’avenir permet de prévoir une augmentation constante du nombre des seniors ; la tranche [60 ans, 74 ans] comptait en 2000 7,8 millions d’individus ; elle en comptera 10 millions en 2015, 11,3 millions en 2025 et 11,8 millions en 2035. Dans cette population, les femmes sont les plus représentées : on passe de 50,8% – entre 50 et 59 ans – à 63,5% au-delà de 75 ans. De même, le nombre des veufs est très minoritaire : 60000 pour 240 000 veuves de moins de 55 ans et 566 000 pour 3 000 000 au-delà.
Ces seniors habitent majoritairement en zone urbaine : autour de 75%, quelle que soit la tranche d’âge.
Pour ce qui est du pouvoir d’achat et du patrimoine, alors qu’il est évalué à 13000€ pour les moins de 50 ans, il est de 17000 par tête pour les seniors, ce qui équivaut à 30% en plus. Le maximum – 30000 € – est atteint pour la tranche d’âge [50ans, 69ans], puis les sommes perçues décroissent. Toutefois, on note une forte inégalité du montant des retraites, la précarité touchant essentiellement les femmes veuves âgées. Cela annonce-t-il une baisse du pouvoir d’achat dans les années à venir ?

Frédéric Serrière s’intéresse ensuite aux différentes générations des seniors et à leurs attentes, selon les tranches :
• Les baby-boomers [50, 65ans] : hédonisme, liberté individuelle
• Les jeunes seniors [66ans, 70ans] : statut social, bénévolat
• Les seniors [70ans, 80 ans] : religion, respect de l’autorité, tradition
• Les grands seniors (plus de 80ans) : sécurité, camaraderie.

Il termine son exposé par les résultats du sondage :
• 90% des retraités et 87% des actifs pensent qu’à 60ans on a atteint l’âge de la retraite.
• 68% des [60ans, 65ans] n’ont pas le sentiment que la retraite les a exclus ; la sensation est plus mitigée entre 66 et 70ans et le sentiment d’exclusion est beaucoup plus fort au-delà de 70 ans.
• Pour les personnes de 60 à 65ans la retraite n’a pas ou peu bouleversé les relations avec l’entourage ; entre 65 et 75 ans, il n’y a eu aucun bouleversement.
• Entre 50 et 60ans, la majorité des personnes interrogées souhaite vivre jusqu’à cent ans ; l’avis est partagé entre 60 et 70ans et, après 75 ans, deux sur trois ne le souhaitent pas.
• Toutes les personnes, à l’exception des personnes seules, pensent majoritairement qu’elles en auront les moyens.
• Enfin, il y a unanimité sur la crainte de devenir dépendant – on craint surtout la maladie d’Alzheimer avec un maximum pour la tranche [70ans, 75ans].

Serge Guérin, professeur à l’ESG-MS, auteur de nombreux ouvrages, dont la nouvelle société des seniors, spécialisé sur les questions du vieillissement, a livré ensuite le fruit de ses réflexions sur le même thème.

Le fait que la gent féminine soit plus présente n’est pas anodin ; quoi qu’il en soit, la réponse est nette : oui, la retraite est une exclusion, à tel point que l’on peut s’interroger lorsque quelqu’un déclare qu’il aborde sa retraite sans aucune inquiétude.

Un premier problème apparait lors du passage du dernier salaire à la première pension. En règle générale, la retraite conduit à une exclusion économique. Le revenu moyen est de 1300€ par mois, pour les femmes, il est de 1000€ et, pour les « retraités populaires » – qui forment les deux tiers des retraités !- de 850€, et pour eux cela va être de plus en plus difficile. Globalement, le passage à la retraite est donc un appauvrissement.

Le passage à la retraite est la fin brutale de l’activité professionnelle, alors qu’aucune préparation, qui aurait été une aide, n’a été prévue. Il y a deux conséquences immédiates :
• La perte, sans transition, des liens sociaux, à laquelle s’ajoute parfois un déménagement, autre perte de liens.
• On se retrouve sans contraintes horaires. Cette béance induit souvent de nouvelles addictions – par exemple à la télévision – sources d’enfermement.

Sur le plan personnel, l’image de soi est atteinte, en particulier chez les hommes, qui sont « mono tâches ». Une personne se définit souvent par rapport à son emploi. Lorsqu’on rentre dans la catégorie des « inactifs », vient la question : « à quoi je sers ? » et la baisse de l’estime de soi. Le retraité devient « en retrait ». Il perçoit le regard des autres sur lui comme négatif. Il a dans la tête l’équation : retraite = vieux = début de la fin, puisqu’il commence la dernière étape de sa vie.

Heureusement, il y a d’autres possibilités. Il est possible de valoriser le rôle des retraités. Chaque personne peut être plusieurs à la fois. Serge Guérin prend l’exemple d’une femme qui est successivement dans la même journée professionnelle expérimentée, sportive à la piscine, grand-mère, bénévole, voire ado avec son amoureux … Et lorsqu’on a plusieurs vies, on n’est pas isolé.

Quels sont les rôles tenus par les retraités ?
• grands-parents (surtout, que ce ne soit pas à plein temps !)
• aidants spontanés dans leur entourage
• membres actifs d’associations
• impliqués dans la vie communale

Sans les retraités, le monde associatif se déliterait. Les bénévoles sont quatre millions ; ce qu’ ils font correspond à un budget de cent millions d’euros.

La conclusion de Serge Guérin est : dans notre société, où l’activité n’est pas nécessairement liée à l’emploi, il est très important de valoriser le rôle des retraités, et de se donner les moyens de préparer et de prendre en charge cette valorisation.


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